Chronique d’anticipation architecturale, Matthias Gervais de Lafond, 2021
Asphyxie temporelle
Se projeter dans 10 ans est le quotidien d’un architecte. Pour les projets urbains, la dilatation temporelle est encore plus importante : les grandes capitales travaillent sur des projections à 30 ou 50 ans. Il existe une inertie temporelle extrêmement forte en architecture qui oblige à constamment voyager dans le temps. En 2030, nous récolterons ce qui est actuellement décidé. La temporalité architecturale n’est pas identique à la temporalité universelle.
L’attrait de la nouveauté, si vivifiant en art contemporain, n’est donc pas compatible avec les temporalités constructives de l’architecture. Le fait qu’une chose nouvelle ne le reste pas longtemps limite la pertinence de ce critère d’appréciation pour observer et imaginer l’Architecture. La production de l’architecture, et plus encore de la ville, est condamnée à l’anachronisme. Françoise Choay l’anticipait dans son ouvrage L’urbanisme, utopies et réalités : l’architecture, immobile par nature, se pense et se construit à un rythme qui n’est pas celui de nos sociétés hyper mobiles. Il est donc illusoire de penser pouvoir échapper à son obsolescence radicale. Nous évoluons constamment dans un décalage temporel entre temps social et temps architectural.
En architecture le présent est une stratification complexe de plusieurs temporalités : le présent-passé, le présent-présent et le présent-futur. Il va falloir composer avec ça.
Depuis plusieurs décennies, la création architecturale est confrontée à une crise temporelle sans précédent. Le temps est devenu la plus grande victime de notre société. Il existe une nouvelle obsession sociale pour l’instantanéité des désirs et des actions. Le temps présent est notre seul horizon, notre unique espace d’accomplissement. La non-durabilité des modes de production, de déplacement et de réflexion contamine avec une vitesse accrue toutes les disciplines et toutes les industries. La création architecturale, anachronique par nature, ne peut pas s’enraciner dans ce présent autodéterminé. La valeur de l’architecture contemporaine, et plus globalement notre capacité à créer de la valeur, est en crise.
Dans ces conditions, l’idée même de patrimoine serait vouée à disparaître. L’architecture contemporaine ne trouve plus sa valeur dans la profondeur d’une réflexion durable ; préférant subvenir à l’artifice d’un désir instantané. Nous pouvons encore réagir en reconsidérant la valeur du contemporain.
La valeur est une notion particulièrement complexe. Il y a une première connotation économique. L’existence d’un marché dédié aux collectionneurs, l’attention toujours grandissante portée dans l’immobilier d’entreprise sur la signature de l’architecte, la multiplication des fondations soucieuses de leur image distinctive, consolident la réalité financière de la valeur de l’architecture. Mais cette valorisation foncière n’est pas automatiquement constitutive de valeur architecturale. La production de l’architecture est soumise, comme toutes les industries, aux réalités des marchés contemporains. Si l’architecture est construite dans une simple perspective de transaction marchande ou d’opportunité foncière, sa potentielle valeur patrimoniale n’est généralement pas interrogée, au bénéfice d’une rentabilité plus immédiate. Le potentiel de l’architecture dépasse l’accomplissement d’un besoin présent. Comprendre l’inscription temporelle de l’architecture oblige à se détacher du point de vue présentiste qui conditionne la plupart de nos jugements.
Pour retrouver une valeur à l’architecture, nous devons déjà interroger nos critères de valorisation. Il est facile de mesurer des critères de valeurs « matériels » comme la performance constructive, l’état de conservation, la qualité de l’exécution, la matérialité ou l’implantation. Il est beaucoup plus complexe et relatif d’analyser des critères de valeurs « immatérielles », comme le potentiel, la signification, l’atmosphère, l’appropriation, le symbolisme, l’histoire du lieu ou l’intelligibilité constructive.
Obsédés et asphyxiés par les prérogatives du temps présent, nous n’avons plus le recul, l’énergie ou la volonté de questionner ces critères complexes. Il est pourtant reconnu que la pérennité d’un bâtiment, c’est-à-dire sa capacité à durer dans le temps, repose essentiellement sur sa valeur immatérielle. Les bâtiments qui s’émancipent des circonstances passagères de leur construction sont les bâtiments qui feront encore sens demain. Ce n’est pas parce qu’un bâtiment est solidement construit qu’il sera durable, c’est parce que chaque génération accepte de renouveler le sens qu’elle lui attribue. La durée d’une forme architecturale dépend essentiellement de sa valorisation immatérielle. L’inscription temporelle de l’architecture est une histoire de perception avant d’être un calcul de performance.
Il est urgent de quitter cette amnésie temporelle pour retrouver un discours authentiquement contemporain. Suivons les recommandations de Giorgio Agamben : « ceux qui coïncident trop pleinement avec leur époque, qui conviennent parfaitement avec elle sur tous les points, ne sont pas des contemporains parce que, pour ces raisons même, ils n’arrivent pas à la voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu’ils portent sur elle ».
Une pensée trans-temporelle de l’architecture est nécessaire pour stabiliser et enraciner la présence des édifices. Nous réduisons constamment la durée de vie des bâtiments, non pas parce qu’ils sont plus fragiles, mais parce que nous n’arrivons plus à dépasser des préoccupations présentes rapidement périssables. L’obsolescence de la pensée s’accélère. L’architecte Miroslav Šik défend l’existence d’une simultanéité entre le présent et le passé : quand il est nécessaire de créer quelque chose de nouveau, de concevoir une invention de l’avenir, alors, paradoxalement, une seule chose est à la disposition de l’architecte, le passé.
Ceci étant dit, il existe une formidable ressource pour concevoir en dehors des dérives présentistes : la mémoire collective. Le monde s’est écrit bien avant notre génération. Nous questionnons sans cesse l’édification d’un monde dont nous n’avons pas posé les premières pierres. Chaque génération interroge à nouveau les questions élémentaires que pose l’architecture : franchir, supporter, contenir, abriter. L’architecture est une longue réitération de préoccupations collectives et rudimentaires.
Stonehenge par exemple, monument mégalithique érigé environ 2800 ans avant J.-C., pose déjà les questions que nous répétons encore aujourd’hui : s’ancrer dans le sol, s’élever vers le ciel, délimiter et hiérarchiser un espace, matérialiser une pensée. Il n’y a pas eu de dépassement de ces questionnements fondateurs, ni par le progrès technique, ni par la transition numérique ou la révolution écologique.
Pour se libérer de l’asphyxie temporelle, un effort de reconnexion à notre mémoire collective est nécessaire. Il est possible de se focaliser sur des outils, des besoins et des contraintes authentiquement trans-temporels : c’est-à-dire ni passé, ni futur, mais de tous les présents qui se succéderont. Dans le cas de l’architecture, cela implique une attention renforcée à l’expression de la gravité terrestre, du vide qualifié, de la lumière naturelle et de l’inertie temporelle. Ces concepts, plus difficiles à cerner, sont de véritables matériaux pour construire l’architecture. Même s’ils sont moins visibles ou palpables que la brique et le béton, on peut travailler leurs effets et leurs incidences. En modifiant notre perception des contraintes à manipuler, nous avons la capacité de changer l’inscription temporelle de nos créations.
Matthias Gervais de Lafond
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